Le Général Louis Beaudonnet nous a quitté la nuit du 15 au 16 avril 2014 à l'âge de 91 ans.  Un hommage national lui a été rendu à la cathédrale Saint Louis des Invalides en présence du Général Denis Favier, directeur de la gendarmerie nationale.  Il est inhumé dans son caveau familial au cimetière de Deneuille-les-Chantelle (Allier).

Voici un entretien qu'il avait livré en 2008 à RESGEND. Je vous laisse savourer l'homme qui avait toujours l'habitude de dire : 

« Je n’ai pas subi mon sort, je l’ai vécu ». « J’ai toujours été un mouton noir au milieu des blancs ».

Mon Général vous avez la parole :

" En juin 1940, la moitié du Prytanée (école militaire), ceux qui avaient de la famille en zone sud est partie en train.Arrivés à Tulle, il fallut rebrousser chemin car les allemands arrivaient par la vallée de l’Allier. Direction Bordeaux, puis Biarritz (pour y attendre un embarquement pour l’Angleterre).Nous y arrivâmes le 25 juin 1940. L’élément précurseur réussit à partir sur un bateau polonais rejoindre les FFL. En octobre 1940, je repris mes études au Prytanée à Valence (math-élem.). Rendu à ma famille pour mes 18 ans en octobre 1941 et ne me voyant pas « piquer une tête dans le pékin », je m’engageai pour 3 ans au 7e bataillon du génie (1 compagnie motorisée et une hippomobile). C’était l’armée « d’armistice » :100.000 hommes, 8 divisions, 5.000 officiers, 15.000 sous-officiers, 75.000 militaires du rang. Chaque arme avait cependant conservé une école d’application. 1941 fut l’année de l’expansion nazie. Du 11 novembre au 27 novembre 1942, surprise : l’arrivée des allemands qui désarment la majorité des hommes et les envoient en « permission de 90 jours renouvelables ». Un appel fut lancé à ceux qui voulaient « reprendre du service ». Je fus volontaire à Riom, au 4e régiment de la garde. Depuis l’armistice, la garde avait été séparée de la gendarmerie et restait la seule formation vraiment « motorisée » de l’armée. Elle constituait l’élément de reconnaissance divisionnaire. Quelques « anciens » étaient présents, mais les nouveaux arrivés étaient en majorité. Les restrictions alimentaires faisaient que je pesais 53kg pour 1m83 en 1942 ! Certains militaires de la garde appartenant à la classe 1942 partirent au STO (2). Celui-ci fut un tournant du conflit, car certains ensuite y échappèrent en rejoignant les maquis. A Montluçon dès le 16 01 1943, je fus nommé « garde à pied » le 16 07 1943, à l’escadron 4/4 qui était cependant « porté » (3 fourgons-cars, 4 camionnettes, 4 side-cars). Le 31 08 1944, nous partîmes du Forez rejoindre la 1e armée, en fait couvrir la « montée » de celle-ci par la vallée du Rhône. C’est mon souvenir le plus marquant de cette période, car cela signifiait que les combats allaient reprendre…vers la Victoire. Je reste convaincu que : -Hitler a fait une erreur stratégique en accordant un armistice qui permettait de conserver une façade méditerranéenne et les frontières pyrénéennes. _De plus, il eut comme prisonniers Giraud, Juin, de Lattre, et les laissa filer ! 1943 avec Stalingrad qui constituait le premier revers du reich fit naître une forme d’espoir prudent. Les combats des Glières ont constitué aussi un grand tournant. Ce furent l’O.R.A. et l’A.S. qui « ramassèrent les coups ». Nous reçûmes pour mission de gagner du temps et d’éviter les destructions d’installations par les allemands.En août 44, la 1e armée libéra Lyon et le 22 novembre, ce fut Metz. Nous combattîmes aux avant-postes sur le Rhin (combats de Kilstett) pour libérer Strasbourg le 5 janvier 1945. L’ambiance était « bizarre », les américains ne voulaient pas voir les français prendre une part active à la campagne d’Allemagne, ils souhaitaient que de Lattre restât en arrière. La garde avait réintégré la gendarmerie dès la fin des hostilités. J’y fus maintenu d’autorité car engagé avant le décret instaurant le STO. Je fus candidat à la 6e série de l’Ecole Militaire Interarmes (par recrutement exceptionnel). Je rejoignis Melun en janvier 1946 et y fus un an élève-officier d’active, dans des conditions de scolarité difficiles. Le 21 février 1947, nous fûmes 5 volontaires sur 31 à être volontaires pour partir en Indochine. J’avais le goût des unités combattantes. Affecté à la 2e légion de marche de la garde républicaine, chargée d’assurer l’encadrement des forces locales (Cochinchine, Tonkin, Centre Annam). J’instruisais des élèves gradés. En 48, je fus nommé responsable de l’autodéfense des plantations de l’est cochinchinois, avec 80 sous-officiers et 2000 partisans répartis sur 45 sites. Blessé d’une rafale de mitraillette à la jambe, je fus fort bien soigné par le corps médical local. Je refusai mon rapatriement. Après 38 mois de séjour, je partis en permission et suivis à Lourcine les cours du centre asiatique et africain. J’y passai trois mois précieux. Nous y cherchions des réponses aux « grandes questions » en étudiant des problèmes communs à l’Indochine et à l’Afrique. Je rêvais de vastes horizons, de grandes responsabilités. Je trouvais le service de la gendarmerie en France « étriqué ». Je continuais à étudier l’annamite et m’entraînais à marcher pieds nus pour arriver à une résistance satisfaisante de mes « semelles naturelles ». En effet, an cas de capture, on enlevait immédiatement ses souliers à un prisonnier européen, escomptant qu’il ne pourrait s’enfuir à pieds nus. J’espérais repartir en Indochine, ce qui désespérait mes supérieurs. Aussi je fus aiguillé d’autorité, 30 mois en Afrique : Togo, Dahomey, Côte d’Ivoire. Mon souvenir le plus marquant se situe au Togo, car je bénéficiais de la confiance du gouverneur, commissaire de la République. J’eus à prendre en compte un incident à Voguan (gros bourg dans la savane où se situait un important marché). Une querelle de chefferies avait « dégénéré », causant une quinzaine de morts. Je partis avec deux pelotons de gardes. Nous arrivâmes de nuit et adoptâmes une position défensive « en cercle ». Trois heures après, au matin arrivèrent les magistrats. Je réussis à démontrer les responsabilités et le calme revint. Quelques temps auparavant au Dahomey il y avait eu un « échauffement » en ville, mais la gestion en avait été différente et cela généra des « retombées » désagréables. En 1953, je me retrouvai donc pour la seconde fois en Indochine, en zone est de la Cochinchine, alors que j’avais demandé le Tonkin. Parti en avion pour gagner du temps, celui-ci tomba en panne à Karachi. C’était au moment du « plan Navarre ». Ce général avait défini comme axes d’effort :  -Se dégager des positions difficiles comme Na San au nord, - Faire effort du sud vers le nord en privant Ho Chi Minh de ses deux enclaves, (opérations « mouette », hirondelle »…) -Protéger le Laos de l’invasion (opération « castor » sur Dien Bien Phu, opération « atlante »…) Malheureusement le gouvernement Laniel n’avait pas les moyens de cette politique. Nous ne pouvions que « survivre, mais pas agir ». De toute façon, comme l’avait dit Marc Jacquet : « il faut en terminer avec le problème indochinois avant 1956 ». Le général Navarre partait en inspection, mais il souhaitait un officier ayant l’expérience du combat en Indochine, je fus donc envoyé à Taï Nin. Vinrent les accords de Genève, je me retrouvai à Saïgon en légion prévôtale où je fus témoin de la « guerre des sectes », puis envoyé à la commission d’armistice du Nord-Vietnam. Je repartis de Saïgon le 1er février 1956 après les élections de Ngo Din Diem et de Guy Mollet. Mes souvenirs les plus marquants en Indochine ? D’abord le commandement du peloton d’élèves gradés lors de mon premier séjour. Beaucoup de mes élèves ont fait une très belle carrière, certains accédant au grade de colonel avant moi ! Ensuite la désignation pour la « garde des plantations ». J’avais la confiance de toute la hiérarchie, du commandement territorial, du commandement de la 13e DBLE. De belles responsabilités accompagnées de résultats. L’Indochine a renforcé la caractère militaire de la gendarmerie, déjà marqué dans les années 40. Je souhaite que ce caractère fortement teinté de patriotisme perdure ! Pour ma part, j’ai toujours essayé de « comprendre l’environnement ». Je quittai l’Indochine capitaine pour l’ Algérie, secteur de Constantine durant 4 ans . Je commandais le quartier opérationnel de Bordj Bou Arreridj avec un « groupe mobile de sécurité » composé de goumiers plus deux harkas, soit un effectif total d’environ 300 personnels. Le commandement a toujours un peu fait la confusion entre « inspecter » et « commander ». Il fallait subir les événements et rassurer. Le 1er septembre 1960 je pris le commandement de la compagnie de gendarmerie d’Afreville. J’avais la chance d’avoir des commandants de secteur de qualité (colonel Magendie, colonel Humblot) qui ont permis d’éviter bien des problèmes (trahisons suite aux actions du FLN)(3). Il fallait lutter contre le « pourrissement » et les rêves utopiques de certains, constamment calmer les esprits « en douceur », éviter les empoignades. J’essayai de minimiser les aventures des « maquis européens » tout en contrant les katibas (4)qui sortaient de leur zone pour « prendre la température » de la pugnacité des troupes françaises. Jusqu’au début 1962, nous conservâmes un vague contrôle de la situation, ensuite la rébellion prit le commandement. La caractéristique de cette période fut (comme plus tard en 1968 !), une démission des autorités. Un exemple anecdotique : après le 19 mars, les rebelles enlevèrent un jeune garçon de 10 ans, fils d’une veuve.Des contacts furent pris et je fixai aux ravisseurs un ultimatum de 2 jours pour la restitution.Ce malheureux ne fut jamais récupéré.Sur ordres il n’y eut aucune réaction de notre part. Le commandant du secteur militaire, écoeuré, démissionna de l’armée. J’en éprouve encore une grande amertume. En septembre 1962, je fus désigné officier de sécurité de l’ambassade de France à Alger. Des ordres précis et fermes avaient été donnés. Puis je fus désigné comme commandant de l’escadron de la prévôté (4) de la Reghaia jusqu’au 18 juin 1964. Ensuite, je me retrouvai officier de renseignement de la prévôté de la base navale de Mers El Kébir. Je bénéficiais de la confiance du commandant de la base. J’y restai un an. Nommé chef d’escadron, je retournai en France en gendarmerie mobile à Bron en juillet 66 pour quatre ans. Début 1970 je fus appelé par le général de Rougemont à Baden aux FFA . Au tableau pour lieutenant-colonel en 1971. J’y restai jusqu’en 1976. J’y étais très bien, car en ambiance opérationnelle. Plutôt que considérer la prévôté comme une succession d’actions « tatillonnes », je me consacrai à éviter les frictions avec les autorités allemandes et aplanir les difficultés pouvant survenir avec les unités voisines. Fin 1976 je revins en France à Maisons-Alfort. Le GIGN (effectif 50) montait en puissance et avait besoin d’être appuyé, guidé, « tutoré ». J’en eus les attributions de chef de corps jusqu’en 1981. Il fallut tisser des relations de confiance avec le G9 (5)allemand (effectif 150). Nous faisions beaucoup de lutte anti-terroriste et … de pratique de la langue allemande. La caractéristique de cette période en fut le plaisir de travailler avec des officiers de qualité. Le 26 octobre 1981 scella la date de mon Adieu aux Armes. « J’admets d’être payé d’ingratitude, c’est la vie du soldat. Ce qui m’inquiète, c’est la « faveur des Dieux ». 

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