Gendarme et résistant

Quand j’ai commencé à retracer l’histoire de la gendarmerie d’Auvergne, j’ai eu dès le début l’envie de parler d’un gendarme qui aurait accompli sa carrière dans cette belle région et qui l’aurait terminée un peu avant que la mienne débute. Je souhaitais également que nous ayons quelques points communs.

Le choix restait draconien car j’avais connu beaucoup de gendarmes et d’anciens gendarmes dans ma carrière, et parmi tous ceux que j’avais rencontrés, il fallut choisir un.

Tout naturellement mon choix se fixa sur Albert Meunier qui nous a quitté début 2017. 

Je l’avais rencontré la première fois en 2008. Je venais de prendre le commandement de la brigade de gendarmerie de Dompierre Sur Besbre, et comme je le faisais à chaque fois, j’allais rendre visite aux retraités de l’arme et aux veuves. Albert et son épouse Antoinette furent très contents de me recevoir dans leur coquette petite maison de Saligny Sur Roudon. Dès mon entrée dans leur salle à manger, je fus surpris par un nombre incroyable de livres rangés dans cette pièce. Les bibliothèques renfermaient de nombreux ouvrages aussi divers que variés sur presque tous les thèmes, qui permettaient de classer son propriétaire dans les curieux de nature et surtout un amoureux de l’écriture. Albert Meunier était également l’auteur de 6 ouvrages très différents qui avaient tous été publiés, de la poésie en passant par un recueil de nouvelles et des romans, il avait exploré tous les domaines. Il fut même récompensé du prix littéraire de la Gendarmerie en 2000, pour le plus connu ‘ La Noiraude ‘ un roman policier.

Albert Meunier est né le 3 août 1921 à Saligny Sur Roudon. Après des études à l’école primaire du village, il rejoint le Lycée Théodore de Banville de Moulins puis apprend le métier de Ferronnier.

En 1939, quand la guerre éclate, il a 18 ans et se retrouve sans travail dès la fin septembre. Il postule alors pour un emploi à l’entreprise de machines automatiques Bardet rue des Garceaux à Moulins. En attendant une réponse, il va s’employer à bâcher des camions pour l’armée ou à couler des pièces en fonte.

Il est embauché chez Bardet le 1er novembre 1939 à la fabrication des lance-grenades, des pièces de mitrailleuses et de fusil-mitrailleur. Pour accélérer la production deux équipes furent formés permettant à l’usine de fonctionner sans arrêt de 4 à 22 heures. Devant une demande croissante d’armement de nombreux ouvriers asiatiques des usines Renault et Citroën ainsi que des espagnols libérés des camps de Saint-Cyprien et Barcarès furent affectés chez Bardet.

Parlant un peu Espagnol, Albert rendait quelques services à ces expatriés dans la mesure du possible. Il aimait chez eux leur tempérament passionné aux limites parfois de la violence et leur délicatesse à faire plaisir et à donner presque tout, eux qui n’avaient rien ou presque.

C’est dans ce contexte de ‘ drôle de guerre ‘, que les jours coulaient entre les communiqués de presse. L’insouciance de la jeunesse habitait Albert qui attendait la mobilisation sans négliger de faire la fête avec ses amis espagnols. Il était reçu dans plusieurs familles mais fréquentait tout particulièrement deux garçons plus âgés que lui – José CUEVAS et Gaspar SANCHEZ.

Le 10 mai 1940 ramena tout le monde à la réalité avec la percée des blindés d’Hitler à travers la Belgique. Les Panzer divisions qui bousculaient tout sur son passage, éclata aussi bien les régiments Français que les régiments Anglais, poussa des milliers de réfugiés sur les routes en direction du Sud. Albert était du lot avec ses amis, à bicyclette ils rallièrent la petite commune de Centres dans l’Aveyron. Avec une quarantaine de personnes, ils trouvèrent refuge à l’étage du vieux château fort de Taurine. Albert rencontra un vieux paysan lorrain qui avait fui à bicyclette l’avance des allemands avec ses trois fils avec l’intention de rejoindre l’Angleterre par l’Espagne sans savoir que des agents allemands quadrillés déjà la frontière. Ce fut aussi le début du ‘ marché noir ‘ et pour certains le début de la lutte contre l’occupant.

Début août, Albert reçut enfin des nouvelles de sa famille. Saligny Sur Roudon était en zone libre mais sa mère, gravement malade, avait besoin de lui à son chevet. Albert reprit donc le chemin inverse à bicyclette et roula pendant 3 jours ne prenant que de courts repos en couchant dans les bois.

Albert retrouva un travail dans la ferronnerie chez un artisan Fleuriel. En avril 1941, il se retrouva une nouvelle fois sans travail. En mai sa mère mourut d’un cancer sans avoir atteint les 50 ans.

Un soir, Albert vit arriver à Saligny un espagnol qu’il avait connu à l’usine Bardet : Henrique Radal Lledo. Ce dernier avait son adresse par l’intermédiaire de deux autres espagnols – Cuevas et Sanchez – qui étaient toujours dans l’Aveyron. Henrique travaillait aux chantiers Ruckaud de Montpellier et tenait absolument à aller en zone occupée à Moulins pour rejoindre Paquita Rojo sa fiancée. Il souhaitait aussi qu’Albert lui fasse franchir la ligne de démarcation. La nuit même Henrique franchissait le Roudon du côté de ‘ Villenaud ‘.

Ne trouvant pas d’emploi dans le secteur de Saligny, Albert demanda à être embauché à l’usine des fours à Digoin dans la zone occupée. Après avoir obtenu un Ausweis, il s’installera à l’hôtel de la poste situé place du Pouilly à Digoin.

Sans le savoir, son arrivée à Digoin et ses connaissances espagnoles allaient devenir pour lui le début d’ennuis.

Le 26 octobre 1941, vers 17 heures, un employé de direction vint chercher Albert dans son atelier pour lui annoncer qu’on le demandait au bureau. Comme il avait fait une demande d’augmentation, 2 ou 3 jours auparavant, Albert pensa sans aucun doute qu’il s’agissait de ça. Quand il s’engagea dans la cour, il remarqua quand même trois militaires allemands et leur véhicule. En plaisantant, il demanda au secrétaire : - c’est eux qui me demandent ? Il ne croyait pas si bien dire.

Les allemands lui retirèrent ses papiers et lui ordonnèrent de rejoindre son hôtel en les précédant. En arrivant à l’hôtel Albert constata que la porte de sa chambre était ouverte et que toute la pièce avait été fouillée. Suite au décès de sa mère, Albert portait un crêpe noir sur la manche de son blouson ce qui intrigua un des allemands. Albert lui expliqua que sa mère été morte, le visage de l’allemand changea et il répondit : - maman à moi égal !

Visiblement les allemands n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient et ramenèrent Albert au siège de la Gestapo rue de villars à Moulins. Il se retrouva seul face à un officier, puis deux hommes en civil pénétrèrent. L’interrogatoire commença.

C’est dans un français très correct que l’Officier demanda à Albert s’il connaissait Radal Lledo Henrique. Albert répondit d’une manière affirmative et demanda pourquoi. D’une voix calme et lente, l’officier martela : ‘ parce que dans la chambre de Radal on a découvert des papiers dont votre adresse avec le plan de votre domicile et aussi des armes et des explosifs !

Albert réalisa qu’il allait être confronté à Radal. Son interlocuteur insista sur la nature de leurs relations et continua à poser de nombreuses questions. Les allemands avaient la preuve que Radal était en liaison avec des mouvements anarchistes Espagnols à Paris. Albert tenta de s’expliquer mais ne termina pas son explication. Il reçut une gifle magistrale qui lui arriva par derrière. Il dut encaisser de nombreux coups avant que d’autres questions lui soient posées. C’est en sang, les lèvres coupées, le torse et nez endoloris, les yeux et les pommettes tuméfiées qu’Albert fut invité à se rapprocher d’un lavabo pour se laver. On poussa même l’amabilité en lui prêtant un peigne.

L’officier imposa à Albert de se présenter tous les jours à 7 heures au bureau de la Kreichkomandantur à Digoin où il devra déposer ses papiers et on lui demanda de repartir. Sans se désarmé Albert expliqua que sans papier et sans argent il lui serait difficile de repartir à Digoin. Sur ce, l’officier sortit 20 marks de son portefeuille et les donna à Albert.

Une fois sorti, des bureaux de la Gestapo Albert gagna la Gare de Moulins et eut la surprise de trouver Paquita Rojo et sa mère dans le Hall. Enveloppées dans leurs châles, elles se déplaçaient à petits pas. Albert se dirigea dans leur direction. Paquita l’apercevant plaça un doigt sur sa bouche et se détourna de lui. Albert supposa qu’il était suivi et sortit du hall. Il ne devait plus revoir Radal ni sa fiancée.

De retour à l’usine Albert sentit qu’il était observé, mais dans un climat de peur et de suspicion personne n’osa lui poser de question.

Le lendemain, comme prévu, il se présenta aux services allemands, vers 7 heures.

Le jour suivant, une secrétaire lui demanda s’il avait une valise avec lui. Albert demanda spontanément – Pourquoi ? La secrétaire lui lâcha qu’il devait être ramené à Moulins. Prenant un air indifférent, Albert alluma une cigarette en sifflotant sur le perron puis glissa sur le côté des portes, dans un angle mort. De là, il put bondir sur sa bicyclette et disparaître en direction du pont de Digoin, heureux de franchir la Loire sans faire de mauvaise rencontre. Il prit la direction de Molinet, Coulanges, mais en arrivant à Pierrefitte au milieu du bourg, il remarqua soudain deux soldats allemands à bicyclette et fusil en bandoulière. Ne pouvant plus reculer, Albert bascula son vélo dans le talus et dégonfla rapidement la roue avant. Pompe en main, il reprit avec application le regonflage attendant que les deux militaires passent. Au passage ils jetèrent un coup d’œil goguenard riant des difficultés d’Albert et poursuivirent leur chemin. Serrant les dents, il pensait : - riez, riez toujours, pauvres cons, je vous ai eu ! ‘ .

Arrivé à proximité de Saligny, Albert resta caché dans le bois entre Gentes et les Bardins. A la nuit, il put franchir le Roudon s’enfonçant à mi-cuisses dans l’eau glacée. Il fut accueilli avec surprise par sa grand-mère qui n’en revenait pas de le retrouver dans un état pareil. Mais sans papier, sans argent, sans travail, sans carte d’alimentation avec seulement en poche un mouchoir et un couteau, il ne pouvait compter sur personne.

C’est alors, que les propos du Général Huntziger lui revint en mémoire : - ‘ Cette armée, petite par le nombre, nous en ferons ……. ‘ Albert prit donc la voie qui s’offrait à lui, il décida de s’engager.

Pensant tout d’abord rejoindre une unité en Afrique du Nord, il pensa que l’idée n’était pas bonne et ne souhaita pas trop s’écarter d’une grand-mère âgée, seule et souvent souffrante. Il ne pouvait pas imaginer laisser seule cette femme qui l’avait élevée jusqu’à l’âge de 11 ans.

Il opta donc pour le 51ème Régiment d’infanterie d’Albi où il arriva en décembre 1941. Le Colonel HAUTCOEUR qui commandait le régiment avait pris comme devise la citation : - Je remonterai- le 51ème RI était cantonné à Amiens avant la guerre. C’était lourd de signification.

La 16ème Division militaire à laquelle appartenait le 51ème Régiment d’Infanterie était commandée par le Général Jean de Lattre de Tassigny. Ceux qui ont pu approché ce prestigieux chef de guerre ne l’ont pas oublié. Sa prestance, son élégance, son maintien haut, son regard qui pénétrait comme une lame et remarquait tout ; il avait une mémoire prodigieuse qui lui faisait reconnaître longtemps après, parmi tant d’autres, des hommes avec qui il avait conversé une seule fois. Il exigeait de tous la perfection et ses officiers d’état-major, bousculés et surmenés, vivaient au quotidien la signification du terme militaire – SERVIR. L’un d’eux racontait qu’en janvier 1940, dans les Ardennes, le Général, son Etat-Major et un commando de soutien avaient été pris sous le feu d’armes automatiques ennemies à la lisière d’un bois. Tout le monde, tous grades confondus, s’était jeté à terre – sauf lui - Immobile, hautain, dédaigneux, il tentait de localiser à la jumelle d’où provenaient les tirs. Son aide de camp qui l’observait, remarqua que pas un muscle de son visage ne réagissait au miaulement des balles. La devise du Général – NE PAS SUBIR – prenait ici toute sa dimension.

En 1942, Albert fut nommé au grade de caporal et affecté à l’école des cadres à Montpellier suite à une inspection du Général DE LATTRE DE TASSIGNY. Ce dernier avait demandé des exposés aux militaires, et parmi ceux-ci, il y avait celui d’Albert sur la Ferronnerie. Le Général le remarqua et demanda à ce que son rédacteur soit sélectionné pour intégrer l’école des cadres.

Albert se retrouva avec 450 autres militaires sélectionnés de tous grades du 2ème classe au grade d’adjudant-chef inclus. Le Général leur rendit souvent visite et vint leur exposer certains problèmes. Tous avaient conscience que dans un avenir proche on leur en demanderait beaucoup.

Une discipline de fer, un entraînement de jour et de nuit à la limite du supportable aussi bien physiquement que moralement les amena progressivement vers une camaraderie sans faille qui se manifestait dès que l’un d’eux allait craquer. Albert se souvint d’une causerie du Général au cours de l’automne 1942 dans laquelle il expliqua que l’ Allemagne avait gagné la première manche de la guerre grâce à la densité énorme de matériel mais aussi par la valeur de ses cadres, jeunes, dynamiques à la tête froide et au moral d’acier et il ajouta : ‘ - Ici vous apprendrez à défier la faim, la peur, vous connaîtrez à fond la science des armes, c’est essentiel pour survivre et entraîner les autres ! Les unités S.S. – votre formation sera plus dure que la leur. Un jour prochain vous les surclasserez et vous les vaincrez. Nos drapeaux repasseront le Rhin. ‘

Mais le 15 août 1942, Les généraux DE LATTRE, GIRAUD et SAINT VINCENT qui avaient tenter de renverser LAVAL devinrent des ennemis pour le Chef du service d’ ordre des Légionnaires qui informa Vichy que DE LATTRE devait être arrêté et l’école des cadres de Montpellier démantelée.

Le 8 novembre 1942, les alliés débarquèrent en Afrique du nord et dans la foulée l’armée allemande envahissait la zone dit libre. Le général DE LATTRE donna aussitôt l’ordre à l’école de faire mouvement sur le Sud.

Disposant des camions du 16ème train, tout un convoi bourré d’armes, de munitions et de matériels mené par le Capitaine Quinche reçut pour mission de gagner Cerbère pour embarquer sur des bâtiments Anglais qui croisaient au large.

La colonne qui n’avait pas connu de difficulté sur son itinéraire stoppa à Saint Pons. Une attente un peu longue commença. Le 13 novembre au matin, le Capitaine Quinche vint annoncer d’une voix brisée :

  • Le Général vient d’être arrêté. Le gouvernement de Vichy a concentré toutes les forces de Gendarmerie disponibles avec des automitrailleuses pour nous couper la route. Je sais que vous êtes capables de faire sauter ce verrou mais on ne va pas s’entretuer entre Français. Nous avons échoué cette fois mais gardons le contact, nous recommencerons.

Les conducteurs du 16ème train reçurent pour ordre de ramener tous les militaires de l’école vers leurs unités respectives.

Albert Meunier retrouva Albi le 14 novembre mais également un drapeau à croix gammées sur sa caserne. A peine était-il arrivé, qu’il fut conduit en prison. Très fatigué de son périple, il mit à profit ce repos forcé pour reprendre des forces. Le 18 novembre au matin, il fut extrait de sa cellule par un Lieutenant pour rejoindre sa compagnie d’origine. Le Capitaine Le Vouedec l’informa qu’il partait pour une relève de garde au barrage de Sarrans pour remplacer une unité allemande et des gendarmes français. Placé sous les ordres du Lieutenant BERANGER, la mission devait durer 15 jours.

Le 27 novembre, Le lieutenant BERANGER informa le détachement de la dissolution de l’armée et de leur retour à ALBI. Avant de partir le détachement remit ses rations alimentaires au personnel de l’usine et camoufla ses 3 FM à proximité du site, estimant qu’à un moment où un ordre ils seraient utile à d’autres.

En arrivant à ALBI, les allemands fouillèrent le convoi à la recherche des armes collectives. Ne trouvant rien, Le Lieutenant BERANGER, le sergent LAMABLE et le caporal MEUNIER se retrouvèrent en prison. Mais sur intervention du Colonel de HautCoeur furent remis en liberté en fin d’après-midi pour toucher leurs soldes et recevoir une permission de 30 jours.

Albert MEUNIER regagna SALIGNY SUR ROUDON et fit acte de candidature pour la Gendarmerie. En attendant son affectation, il travailla à la SNCF de Saint Germain des fossés, puis suite à un examen fut nommé facteur à la Ferté Hauterive mais ne se rendit jamais en ce lieu.

Il reçoit aussi un courrier d'engagement de la légion des volontaires français. Avec humour, il précise :

- J’ai oublié de répondre !!

Courant avril 1943, Albert MEUNIER reçu enfin la confirmation de son admission dans le Gendarmerie et son admission à la brigade de Saugues (Haute-Loire) pour le 18 mai 1943.

Il prit pension à l’hôtel de France et emménagea dans un logement de trois pièces en ville. Le 20 juillet 1943 il dut quitter sa brigade pour aller faire son stage de 3 mois à Brive. En rentrant, il découvrit beaucoup de changement, car progressivement la résistance avait pris pied dans les monts de la Margeride. Son mariage fut également retardé de 3 mois car l’enquête sur sa future épouse avait oublié de spécifier qu’elle n’était pas juive.

En arrivant à la brigade, il demanda l’autorisation d’utiliser sa bicyclette personnelle pour les besoins du service.

Tout le personnel de la brigade était favorable à la résistance mais il fallait sans cesse procéder avec d’extrêmes précautions. La Feldgendarmerie, la gestapo, et la milice se présentaient très régulièrement à la brigade pour savoir comment avançait la lutte contre les terroristes. Ils ne comprenaient pas que sur une centaine de jeunes astreints au STO pas un seul n’avait été arrêté et que toutes les recherches faites n’avaient donné lieu qu’à des montagnes de procès-verbaux négatifs.

Le logement de la famille Meunier se situe au 2ème étage.

En mai 1944, l’enlèvement des gendarmes de la brigade de LAVOUTE-CHILHAC par la résistance entraina Albert et Antoinette dans cette nouvelle résidence.

Rapidement Albert fut informé que l’enlèvement des gendarmes de LAVOUTE avait été organisé conjointement entre le chef du maquis du secteur et le commandant de brigade. Les Allemands s’étaient rendus compte que les gendarmes laissaient naviguer assez facilement armes et explosifs dans leur secteur. Des lettres anonymes avaient dénoncé ces manœuvres qui permirent la découverte d’éléments à charge chez les habitants d’Aly et Mercoeur. Sentant qu’ils allaient être inquiétés, les gendarmes décidèrent de quitter la brigade avec armes et bagages avec la complicité du maquis. Les bureaux furent saccagés pour donner plus de crédibilité. La façade fut mitraillée de toute part. Ainsi les familles purent rester sur place pendant que les hommes gagnaient le maquis du Mont Mouchet. Seul un gendarme qui logeait à l’extérieur resta avec sa femme sur le point d’accoucher.

Un après-midi, alors qu’Albert et deux autres gendarmes se trouvaient au bureau, une voiture arriva en trombe devant la brigade. 4 Allemands déboulèrent armes au poing et bousculèrent les gendarmes présents. Leur gardé qui parlait un français très correct expliqua qu’ils venaient d’être attaqués par deux gendarmes armés d’un fusil mitrailleur. Leur véhicule était criblé de balles mais la chance avait épargné les occupants. Le gradé tenta de lancer des SOS par téléphone, il appela un peu partout pour avoir des renforts. Mais il reçut la même réponse de tous les postes d’occupation du secteur. Il devait se débrouiller seul.

Les Allemands finirent par partir laissant les gendarmes peu rassurés. Ils montèrent la garde à tour de rôle couché dans une vigne face à la caserne, le fusil MAS 36 à portée de main. Albert fut même rejoint par sa femme. Elle avait décidé que s’il devait mourir, ils partiraient ensemble.

La situation devenait tellement difficile que les gendarmes décidèrent de rejoindre le maquis du Mont Mouchet. Albert laissa Antoinette retourner seule à Saugues, en bicyclette. C’était un périple de 35 kilomètres dont la moitié était pentue et nécessitait de passer à pied. En plus, les Allemands rodaient sans cesse sur cet axe avec à tout moment la possibilité d’être accrochés par la résistance. Albert a reconnu qu’Antoinette avait eu beaucoup de courage pour le faire.

Le Mont Mouchet

Pour cette partie du récit, je laisse à Albert MEUNIER le soin d’en parler :

« Le Mont-mouchet est une chaîne de pitons comportant d’immenses surfaces boisées de résineux, des parties dénudées avec, çà et là des rochers, de la pierraille, des genêts et de la bruyère. Des sommets abrupts, souvent difficiles d’accès avec, à leurs pieds, quelques maigres pâturages où s’étirent des ruisseaux aux lits étroits dont l’eau vive chante sur les galets. Nichés au creux des vallons, quelques villages, quelques fermes isolées, avec, au-dessus et suivant les saisons des masses de nuages sombres et bas s’effilochant sur la cime des grands arbres ou bien, l’été, une projection de lumière d’un bleu indéfinissable avec des ourlets d’ocre. Ces paysages dignes de la palette des plus grands peintres devaient connaître en juin 1944, l’horreur, la désolation et aussi le martyr et la mort pour nombres d’habitants.

Je ne raconterai pas ce que fut la bataille du Mont Mouchet. De nombreux ouvrages y ont été consacrés. Je ne partage pas toutes les analyses qui ont été faites mais je comprends que plusieurs auteurs aient traité la question d’un peu loin, partant d’archives et de témoignages dont certains à connotation politique, n’étaient pas tout à fait neutres.

Je voudrai simplement évoquer certains faits, terribles pour quelques-uns, révélateurs quant à d’autres.

Les Allemands bien décidés à exterminer les – terroristes – avaient engagé dans cette région, qui comprenait les limites de la Haute-Loire, du Cantal, de la Lozère et du Puy de Dôme, des forces considérables soit quatre colonnes blindées, de l’aviation et plus de 20 000 hommes. Leur troupe d’assaut était la – Tartar Légion - des mongols, mercenaires encadrés par des S.S. et d’autres unités d’élite. Tous portaient l’uniforme Allemand. Ces mongols, peuplades sauvages, torturaient et mutilaient les prisonniers, même les cadavres. Mieux valait conserver sa dernière cartouche et se faire sauter la tête plutôt que de tomber vivant entre leurs mains. Au cours de leur progression, ils ont tué les enfants, brûlé, torturé, violé, ivres de fumée, de sang et d’alcool.

Le 11 juin, au début d’après-midi, je découvrais un spectacle atroce. Un gendarme motocycliste de la région de Mauriac, agent de liaison entre notre compagnie et la 8ème avait été capturé. Son corps était attaché à un pin, ses pauvres yeux arrachés. Son pantalon de cuir avait été abaissé et il était émasculé, les parties sexuelles placées dans la bouche. Je faisais détacher le corps mais nous ne pouvions lui assurer une sépulture décente. Encerclé avec ma section depuis plus de 3 heures, je tentais par des manœuvres rapides de tester les points faibles ou dégarnis de la troupe en face. Vers 16 heures, face à Clavières, je réussissais à infiltrer les hommes par un genre de sentier de chèvre, encaissé, abrupt, couvert de broussailles d’où nous pouvions gagner une croupe rocheuse. L’ennemi tout en bas n’avait rien remarqué. Par contre, à l’aile gauche de la section tenue par les Espagnols, trois soldats mongols qui devaient effectuer un travail d’éclaireurs étaient capturés avant d’avoir pu faire un geste. Je les faisais désarmer et placer le dos au talus. Ainsi, sous cet uniforme de honte, j’avais là trois éléments de cette horde de sauvages et d’assassins. Ils étaient hébétés et leurs faces bestiales suaient la peur. Une musique lointaine me venait aux oreilles ; elle me disait : - un jour prochain vous les surclasserez et vous les vaincrez. Alors détendu et calme, mais résolu je donnais l’ordre : - liquidez moi cette saleté ! Deux ou trois secondes, et quelques rafales de mitraillette, tout était terminé.

Souvent j’ai pensé à cet instant dans le cours de ma vie. Regrets ? – pas du tout. Cinquante ans après, dans les mêmes conditions, je les tuerais de mes mains. Quand la haine et le désir de vengeance s’accouplent au fond du cœur de l’homme, rien, ni le temps, ni personne ne peuvent les extirper.

Après les combats de Saint Martial, fin juin, se produisait la dislocation d’une partie de nos unités. De part et d’autres les pertes avaient été très sévères et nos chefs pour éviter un désastre avaient commandé la retraite et la dispersion.

Je rejoignais Lavoûte-Chilhac où l’Adjudant Astier me cachait dans son grenier. Quatre ou cinq jours après, madame Astier, m’annonçait avec ménagement que Saugues avait été bombardé, des maisons brûlées que des femmes avaient été violées. A la nuit, n’y tenant plus, je prenais congé de mes amis et, roulant au maximum, je me retrouvais au pied de l’immeuble où j’habitais à Saugues. J’avais appuyé ma bicyclette sur le mur dans la ruelle où se situait la porte d’entrée. Mais impossible de réveiller ma femme au 2ème étage, quand j’entendais des pas derrière moi. Une patrouille de trois Allemands arrivait sur le carrefour. Ils avaient repéré ma bicyclette. J’avais juste le temps de me glisser derrière une brouette chargée de fagots de genêts que le boulanger destinait à l’allumage de son four. Un genou à terre, mon Colt au poing, je calculais rapidement mes chances. Les tuer tous les trois étaient peut-être présomptueux et même en cas de réussite, je réalisais soudain les suites (rafles, incendies, otages). Je ne bronchais pas et comme ils s’éloignaient rapidement, j’appelais le propriétaire qui venait m’ouvrir. Je lui recommandais de te pas allumer les lumières et je m’engouffrais avec ma bicyclette. Trois ou quatre minutes après, des patrouilles s’élançaient sur la route du Puy et d’autres exploraient les rues. Dans le noir absolu, nous entendions les ordres et les bruits de bottes… Ma femme était là, saine et sauve, anxieuse et ignorante de ce que j’étais devenu.

Albert Meunier restera avec les FFI du 7 juin au 24 septembre 1944.

Parmi les multiples dangers de cette époque troublée, Albert Meunier a en mémoire un évènement qui aurait pu avoir de graves conséquences à Saugues.

Fin avril 1944, madame Anglade la propriétaire de l’hôtel de France demanda un peu gênée un service au gendarme Meunier. Elle avait dans sa clientèle, un journaliste nommé Laurent qui avait fui le midi après avoir eu des problèmes avec la police Allemande. N’ayant pas de papier et se cachant à l’hôtel. Elle demanda à Meunier de fermer les yeux quelques temps. Albert la rassura et accepta de faire la connaissance de monsieur Laurent qui était un homme distingué, sympathique et discret. Laurent comprit rapidement que le gendarme était acquis à la cause de la résistance, et livra quelques confidences notamment sur des contacts qu’il avait avec les chefs du réseau – Alliance – et des maquis du centre. Laurent et Albert sympathisèrent et allèrent même reconnaître des lieux de la région pour y placer d’éventuelles mitrailleuses. Laurent demanda s’il pouvait être conduit au château de Chamblard, en limite de Lozère, au siège de l’état-major FFI. Albert accepta.

Le matin, où Albert avait rendez-vous avec Laurent, un gendarme de la brigade vint lui annoncer qu’il y avait un imprévu. Un message désignait Albert de rejoindre sans délai Lavoûte-Chilhac. Le rendez-vous fut remis.

Le temps passa entre les combats de la Margeride, son cortège d’atrocités et les deuils. La libération de la Haute-Loire signa le retour d’Albert au sein de la Gendarmerie. Ce dernier reprit les missions dévolues à l’arme et il fut désigné pour assurer un service de garde à la maison d’arrêt du Puy qui comptaient déjà 5 ou 6 condamnés à mort et dont les cellules étaient bondées. Un matin, lors d’un passage dans un couloir, un détenu l’interpella. Albert reconnut immédiatement le nommé Laurent, mal rasé et les vêtements déchirés. Laurent était furieux et ne tarda pas à justifier sa présence : - « Voyez un peu, ces salauds m’ont mis en prison. On prétend que quelqu’un m’a vu sortir des locaux de la Gestapo au Puy !

Albert accepta qu’il cite son nom et qu’il dise ce qu’il savait à son sujet.

Sur ces entrefaites, Albert fut muté à la brigade Cusset et oublia cet évènement.

Fin 1945, un matin à Vichy, L’Adjudant-Chef PERNIER qui commandait les brigades faisait demander Albert. Il avait été en fonction au Puy et connaissait le parcours un peu difficile de son subalterne. Pernier demanda à Albert s’il avait pris connaissance du Journal – L’espoir -. Répondant que non, le gradé ouvrit la 2ème page du quotidien pour y livrer le gros titre :

  • POLGE Alias LAURENT, CHEF DE LA GESTAPO DE MARSEILLE, CONDAMNE A MORT PAR LA COUR DE JUSTICE DU PUY

En rentrant à Cusset, Albert songea à la coïncidence heureuse qui avait fait qu’au dernier moment il n’avait pas pu conduire Laurent au château de Chamblard. Son départ à Lavoûte lui avait sauvé la vie car nul doute qu’une fois à proximité du quartier général Laurent (POLGE) n’aurait pas hésité un instant à se débarrasser du gendarme.

Albert poursuivra sa carrière et la terminera 4 novembre 1966 à la brigade de Varennes sur Allier. Il deviendra le secrétaire de la mairie de Saligny Sur Roudon. A 90 ans passés, Albert MEUNIER garde en mémoire de nombreux souvenirs sur sa carrière mais possède également de nombreuses lettres de la correspondance qu’il a échangée avec le philosophe et académicien Jean GUITTON

albert meunier

Le gendarme Albert MEUNIER.  Un exemple...

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